Le mariage précoce, ou mariage d’enfant, est largement reconnu comme une pratique socioculturelle néfaste, à la fois cause et résultat de violations des droits de la personne humaine.1,2 Défini comme le mariage ou la cohabitation avant l’âge de 18 ans,3,4 le mariage précoce dénie le droit de la fille à l’autonomie, à vivre à l’abri de la violence et de la contrainte, et à l’éducation.1,2,5 Comme le mari attend souvent de sa femme qu’elle ait des enfants peu après le mariage (et que la famille du couple partage souvent ces attentes),5,6 le mariage précoce permet aussi l’exploitation sexuelle et met en danger la santé de la fille. Cela sans compter que les enfants de mères adolescentes sont défavorisés dès la naissance, perpétuant ainsi le cycle de la pauvreté et de la privation relative.

Deux importantes conventions internationales cherchent à protéger les droits des enfants en Afrique subsaharienne: la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE) adoptée par l’ONU en 1989 et la Charte africaine des droits et du bien-être de l’enfant de 1990 (CADBE). À l’exception de la Somalie, tous les pays d’Afrique ont ratifié la CIDE qui, sans référence explicite au mariage précoce, décrit plusieurs droits de l’enfant violés par la pratique.7 Sous-représentés lors du processus de rédaction de la CIDE, les pays d’Afrique ont jugé utile l’adoption d’une convention régionale complémentaire axée sur les réalités spécifiques des enfants d’Afrique.8 Ainsi la CADBE met-elle l’accent sur la nécessité de l’adoption, de la part des signataires, de mesures qui mettent fin aux mariages d’enfants, fixent l’âge minimum du mariage à 18 ans et rendent obligatoire l’enregistrement de tous les mariages.9 En janvier 2014, tous les pays membres de l’Union africaine avaient signé la CADBE, mais sept ne l’avaient pas encore ratifiée.9* 

En principe, les conditions de ces accords ont force de loi pour les pays d’Afrique subsaharienne. Dans la pratique, toutefois, la volonté politique de changer les lois qui régissent le mariage varie considérablement et les efforts dans cette direction ne sont guère constants. Par exemple, 37 pays d’Afrique subsaharienne sur 41 (90%) ont légiféré l’âge minimum du mariage à 18 ans ou plus pour les filles. Douze d’entre eux admettent cependant le mariage avant l’âge de 18 ans avec le consentement des parents, qui sont ainsi autorisés à marier leurs filles avant qu’elles n’atteignent l’âge adulte.  Qui plus est, dans presque tous les pays d’Afrique subsaharienne, les lois relatives au mariage prévoient des dispositions qui autorisent le mariage d’enfant en vertu du droit coutumier ou d’autres circonstances (telles que la grossesse), sans conditions d’âge minimum. 

L’inconstance de l’interdiction légale est problématique car, en Afrique subsaharienne, le mariage précoce se pratique depuis des générations et reste perçu comme un moyen culturellement légitime de protéger les filles contre le risque d’activité sexuelle prénuptiale et ses conséquences potentiellement déshonorables (telles qu’une grossesse non planifiée ou la contraction d’une IST).2,10 Cela d’autant plus que les facteurs qui contribuent à l’offre et la demande d’épouses enfants (pauvreté, indices de fécondité élevés, possibilités d’éducation réduites, subordination des femmes et chocs économiques du chômage et du VIH/sida) sévissent toujours dans la région.6,10,11 Aussi les parents pauvres, aux ressources limitées, peuvent-ils en arriver à mettre en balance le coût de l’éducation de leurs filles par rapport à la promesse immédiate d’une dot, décidant parfois que l’apport financier représenté justifie leur mariage précoce. Les pays qui autorisent le mariage précoce avec le consentement des parents ou dans d’autres circonstances sanctionnent sans doute ainsi une coutume néfaste. L’adoption de législations claires et constantes contre le mariage d’enfant pourrait bien être le premier pas vers l’abolition de la pratique et peut-être aussi l’amélioration d’une dynamique de population clé en Afrique subsaharienne. 

Nombreuses sont les données qui révèlent des associations évidentes entre le mariage précoce et de fâcheux résultats de santé maternelle et infantile, tels que la maternité à l’adolescence. Cette maternité survient en grande majorité, en Afrique subsaharienne, dans le cadre d’un mariage ou d’une union et les femmes mariées avant l’âge de 18 ans sont plus susceptibles que leurs pairs de devenir mères adolescentes.10–14 Cette maternité est du reste associée à un risque élevé de graves conséquences obstétricales.15–18 Ainsi, par rapport aux femmes de 20 ans et plus, les filles qui accouchent entre 10 et 14 ans sont cinq à sept fois plus susceptibles de mourir en couches, et celles qui accouchent entre 15 et 19 ans le sont deux fois plus.19 Cela sans compter que les enfants de mères adolescentes sont aussi associés à des résultats plus défavorables (insuffisance pondérale à la naissance et taux supérieurs de morbidité, chétivité et mortalité néonatale, infantile et post-infantile) que ceux nés de mères plus âgées.16,20–23 

Le mariage avant l’âge de 18 ans est aussi un corrélat important du comportement et de la santé reproductive des femmes: par rapport à celles mariées à 18 ans ou plus tard, celles mariées avant 18 ans présentent des taux plus élevés de grossesses non désirées à répétition, de fistule obstétricale, de violence aux mains d’un partenaire intime, de contraction du VIH et d’indice synthétique de fécondité.6,18,24–31 De plus, Clark et al. ont constaté, en Afrique et en Amérique latine, des différences d’âge entre conjoints supérieures chez les femmes mariées alors qu’elles étaient encore mineures, par rapport à celles mariées à l’âge adulte.29 De telles différences peuvent limiter la capacité de négociation des femmes avec leur mari, compromettant d’ailleurs aussi leur contrôle de leur propre santé reproductive. Autrement dit, le mariage précoce ajoute « une couche supplémentaire de vulnérabilité » aux caractéristiques socioculturelles déjà associées à la maternité à l’adolescence, comme la moindre éducation, la pauvreté et la résidence en milieu rural.26

Les études relatives au mariage précoce concernent principalement l’Asie du Sud; peu de données empiriques sont disponibles pour l’Afrique subsaharienne. Il s’agit là d’une omission considérable, étant donné la charge disproportionnée que représente le problème dans la région. D’après les résultats d’un rapport de l’UNICEF, 46% des jeunes de 15 à 24 ans d’Asie du Sud étaient mariées avant l’âge de 18 ans, par rapport à 37% en Afrique subsaharienne.32 Quinze des 20 pays présentant les taux de mariage précoce les plus élevés se trouvent cependant en Afrique subsaharienne (Tableau 1). Au Niger, par exemple, dans la tranche de 20 à 24 ans, trois quarts étaient mariées avant l’âge de 18 ans.32 Les pays d’Afrique subsaharienne présentent quelques-uns des taux de mariage précoce les plus élevés au monde, sans que soit toutefois menée une recherche rigoureuse sur la question. 

Le consensus mondial est que les lois fixant l’âge minimum du mariage à 18 ans ou plus sont importantes et que les données associent largement le mariage précoce à la maternité à l’adolescence et aux problèmes de santé reproductive. À notre connaissance, aucune étude n’a cependant examiné la question dans une perspective de politique. Aussi cette étude entend-elle apporter une contribution indispensable à la littérature, par l’examen des associations entre les législations sur l’âge minimum du mariage, d’une part, et le mariage précoce et la maternité à l’adolescence, d’autre part, en Afrique subsaharienne. 

Données 

Nous avons combiné l’information obtenue de trois sources, à commencer par les Enquêtes démographiques et de santé (EDS). Nos analyses se sont concentrées sur les données des questionnaires EDS soumis aux femmes, concernant leurs caractéristiques socioéconomiques, antécédents reproductifs, soins de maternité, activité sexuelle et pratique contraceptive, ainsi que les antécédents de santé et données anthropométriques relatives à leurs enfants de moins de cinq ans.33 

Notre deuxième source est la base de données relative au mariage précoce créée sous l’égide du programme de recherche MACHEquity de l’Université McGill,34 pour le suivi d’information des 121 pays à revenu faible et intermédiaire actuellement inclus dans le programme EDS ou couverts par les Enquêtes en grappes à indicateurs multiples (MICS) de l’UNICEF. La base de données, fruit d’un examen systématique de la législation du mariage, des codes civils et de la législation sur la protection des enfants, de 1995 à 2012, compte parmi ses indicateurs l’âge légal minimum du mariage et les circonstances dans lesquelles le mariage est autorisé avant cet âge. L’information y est saisie pour les filles comme pour les garçons, pour permettre l’analyse des inégalités de genre dans les lois relatives au mariage. Notre étude se limite cependant aux filles, davantage affectées par le mariage précoce et plus spécifiquement concernées par beaucoup des risques de santé associés à sa pratique, comme ceux découlant notamment de la maternité à l’adolescence.

La troisième source, enfin, où nous avons obtenu les données relatives à l’âge du consentement sexuel, est le répertoire GRID (Global Resource and Information Directory)35 entretenu par le Family Online Safety Institute, une organisation internationale à but non lucratif vouée à la recherche intégrale sur les questions, les défis et les risques auxquels les enfants se trouvent confrontés en ligne. GRID est une ressource en ligne actualisée de données et d’information relatives à la sécurité internet, mais aussi aux lois nationales sur les délits sexuels (y compris l’âge légal du consentement sexuel). 

Nos analyses sont limitées aux ensembles de données EDS féminines les plus récents (2010–2012) des pays d’Afrique subsaharienne; elles utilisent les données de politique de 2009 relatives au mariage précoce pour l’obtention d’un ensemble de données transversal approximatif. L’échantillon est de plus limité aux femmes âgées de 15 à 26 ans: cette cohorte, contrairement à celles de leurs aînées, a en effet grandi à l’époque de la condamnation mondiale du mariage précoce (telle que signifiée par la ratification massive de la CIDE et de la CADBE). 

Pour la période 2010–2012, les données d’EDS étaient disponibles pour le Burkina Faso (2010), le Burundi (2010), le Cameroun (2011), l’Éthiopie (2011), le Gabon (2012), le Malawi (2010), le Mozambique (2011), l’Ouganda (2011), le Rwanda (2010), le Sénégal (2010), la Tanzanie (2010) et le Zimbabwe (2010). 

Mesures 

La variable indépendante de nos analyses concerne la constance législative, dans un pays, de l’âge minimum du mariage à 18 ans ou plus pour les filles, soit une situation où l’âge minimum du mariage en général, l’âge minimum avec consentement parental et l’âge du consentement sexuel sont tous trois fixés à au moins 18 ans. L’âge minimum en général est l’âge auquel les filles peuvent se marier sans consentement parental. L’âge minimum avec consentement parental est l’âge auquel elles peuvent se marier avec l’autorisation de leurs parents. L’âge du consentement sexuel est l’âge auquel une fille est réputée légalement capable de consentir à l’acte sexuel, de sorte qu’un homme adulte qui s’y livre avec elle ne peut être poursuivi pour détournement de mineure. Les pays dont les lois fixent pour les filles l’âge minimum à 18 ans ou plus sur ces trois plans sont classés comme disposant de lois constantes contre le mariage précoce. 

Les variables de résultat sont le mariage précoce et la maternité à l’adolescence. Le mariage précoce est une variable binaire indiquant si l’âge d’une femme au premier mariage ou première cohabitation était inférieur à 18 ans. La maternité à l’adolescence est une variable binaire indiquant si une femme avait moins de 20 ans au moment de son premier accouchement. Notre question de recherche primaire était de savoir si le fait de vivre dans un pays doté de trois lois fixant avec constance l’âge minimum du mariage était associé à la pratique du mariage précoce, et notre question secondaire, de savoir si ce même fait l’était à la maternité à l’adolescence. Les caractéristiques suivantes sont corrigées dans nos analyses: 

•Richesse du ménage. Selon l’indice de richesse des EDS, nous avons défini une série de variables indicatrices qui catégorisent les femmes en quintiles suivant la richesse de leur ménage. L’indice repose sur la propriété de certains biens (bicyclette, radio et télévision, par exemple), les caractéristiques du logement (type de source d’eau, installations sanitaires et matériaux de construction de l’habitation, par exemple) et les conditions environnementales. Le quintile le plus riche est le groupe de référence. 

•Milieu. Cette variable binaire indique si le ménage vit en milieu rural ou urbain. 

•Niveau de scolarité. Nous avons classifié le niveau de scolarité le plus élevé de la répondante comme secondaire ou mieux, ou primaire ou moins. 

•Religion. Cette variable catégorielle indique si la répondante était chrétienne, musulmane, non religieuse ou adepte d’une religion traditionnelle ou animiste. Parce que l’EDS code la religion différemment pour chaque pays, nous avons harmonisé la variable par recodage de toutes les observations non spécifiées comme manquantes. 

•Mariage précoce. Outre une mesure de résultat, cette variable binaire sert de covariable dans les analyses relatives à la question de recherche secondaire, pour identifier les répondantes dont l’âge au premier mariage ou à la première cohabitation était inférieur à 18 ans. 

Analyses statistiques 

Nous avons effectué nos analyses descriptives séparément pour chaque pays, ainsi que pour tous les pays compris dans l’échantillon. Nous avons calculé les statistiques descriptives, y compris celles des variables indépendantes et de contrôle, et identifié les associations bivariées entre les lois constantes sur l’âge minimum du mariage et les variables de résultat. L’association entre les lois constantes et le mariage précoce a été examinée par modèles de régression log-binomiale multivariée, et celle entre la constance législative et la maternité à l’adolescence, estimée par modèles de régression log-Poisson, faute de convergence des modèles log-binomiaux.36 Les variables indépendantes ont été ajoutées une à la fois dans une série de modèles de régression afin de tester la force des coefficients; les résultats sont présentés sous forme de rapports de prévalence avec intervalles de confiance à 95%. Le plus haut facteur d’extension de variance, à 2,4, est signe de faible multicollinéarité entre les variables. 

La plupart des enquêtes EDS reposent sur un plan d’échantillonnage en grappes stratifié à deux degrés pour sélectionner aléatoirement un nombre fixe de ménages issus d’unités primaires d’échantillonnage correspondant aux districts de recensement. Tous les membres admis du ménage sont invités à participer, soit toutes les femmes âgées de 15 à 49 ans et tous les hommes âgés de 15 à 59 ans.37 Cette technique d’échantillonnage peut introduire des effets intra-grappes, donnant potentiellement lieu à une sous-estimation des erreurs standard de coefficient. Par exemple, les femmes d’un ménage ou d’une région particulière peuvent être plus susceptibles que celles d’autres ménages ou régions de s’être mariées avant l’âge de 18 ans. 

Il n’existe pas de test formel apte à déterminer le niveau de regroupement approprié pour ce type de plan d’enquête.38 La convention générale favorise l’approche conservatrice et le groupement au plus haut niveau possible.39 Nous avons effectué l’analyse sous variance robuste groupée alternativement au niveau du ménage et du pays. Les erreurs standard estimées sont très sensibles à ce choix de groupement et le groupement au niveau du pays s’est avéré considérablement moins précis. Dans nos analyses primaires, le groupement plus précis au niveau du ménage sous-estime vraisemblablement la véritable incertitude de nos estimations; l’autre choix (de groupement au niveau du pays) surestime vraisemblablement l’incertitude en raison des nombres relativement faibles de grappes exposées et non exposées. 

La littérature publiée recommande souvent l’approche plus conservatrice de la surestimation de l’incertitude, selon l’hypothèse que les erreurs de type I sont plus coûteuses que celles de type II dans le contexte des tests statistiques.38,39 Nous ne nous concentrons pas ici sur les essais statistiques et nous basons l’interprétation sur les estimations ponctuelles plus que sur les intervalles associés. Si ces estimations restent sujettes au biais d’endogénéité sous l’effet des caractéristiques non mesurées des pays dotés de lois constantes contre le mariage précoce, l’élargissement des intervalles de confiance à travers le groupement robuste au plus haut niveau ne corrige pas ce biais, produisant simplement plutôt une interprétation plus conservatrice des estimations en les représentant dans le contexte d’une plus grande incertitude. Face au choix entre une précision exagérée de nos estimations et leur imprécision exagérée, nous optons pour la représentation moins conservatrice dans nos analyses primaires, car nous pensons que les lois constantes sur l’âge du mariage sont beaucoup plus susceptibles d’être bénéfiques que néfastes. Les intervalles de confiance de nos modèles de régression n’en doivent pas moins être considérés à la lumière de ce choix. 

Toutes les analyses descriptives sont pondérées d’après les pondérations d’échantillon individuel de femmes et STATA 12. Les résultats univariés et bivariés sont donc représentatifs des populations nationales. Les analyses multivariées n’étant pas pondérées, leurs résultats ne sont généralisables qu’à notre échantillon analytique.40 L’échantillon final compte 79 567 femmes âgées de 15 à 26 ans dans 12 pays. Nous avons limité nos analyses aux femmes ne présentant aucune information manquante au niveau des covariables clés. La plupart des analyses ont été effectuées sur l’échantillon au complet. Celles tenant compte du niveau de scolarité omettent cependant cinq femmes concernant lesquelles aucune information n’était disponible pour cette variable, et celles incluant la religion sont limitées à 11 pays (74 188 femmes), cette information n’étant pas incluse dans les enquêtes EDS de Tanzanie. 

RÉSULTATS 

Description 

Le Tableau 2 indique l’âge minimum du mariage en général, l’âge minimum du mariage avec consentement parental et l’âge du consentement sexuel dans les pays sélectionnés, en 2009. Deux pays (le Burundi et l’Ouganda) imposaient alors un âge minimum de 18 ans pour les filles sur ces trois plans, se classant dès lors dans la catégorie des législations constantes de l’âge du mariage. Le Rwanda et l’Éthiopie ne prévoient pas d’exception à la règle générale d’âge minimum, avec consentement parental, mais fixent l’âge du consentement sexuel à 18 ans. Ils sont considérés comme disposant de lois constantes aux fins de notre recherche. Les pays dans lesquels une ou plus des trois lois fixent l’âge minimum à moins de 18 ans (le Burkina Faso, le Cameroun, le Gabon, le Malawi, le Mozambique, le Sénégal, la Tanzanie et le Zimbabwe) sont classés comme n’ayant pas de lois constantes. 

Le nombre de femmes mariées ou l’ayant été qui avaient participé aux enquêtes EDS les plus récentes menées dans les 12 pays était de 41 103; parmi ces femmes, 23 759 (57% après pondération) s’étaient mariées avant l’âge de 18 ans (Tableau 3). La prévalence la plus élevée du mariage précoce est observée au Mozambique, où plus de deux cinquièmes des femmes interviewées s’étaient mariées avant l’âge de 18 ans (42%), suivi de très près par le Burkina Faso (42%) et le Malawi (38%). La prévalence du mariage précoce est la plus faible au Rwanda, où un peu plus d’une répondante sur 20 (6%) s’était mariée avant l’âge de 18 ans. 

Les niveaux de maternité à l’adolescence sont généralement élevés dans les pays soumis à l’étude. Le Mozambique (48%), le Malawi (46%) et le Burkina Faso (41%) présentent les plus grandes proportions de répondantes devenues mères avant l’âge de 20 ans. Le Gabon présente la plus grande différence entre la prévalence du mariage précoce et celle de la maternité à l’adolescence: la proportion des femmes devenues mères avant l’âge de 20 ans y représente le double de celles des femmes mariées avant l’âge de 18 ans (37% par rapport à 18%). 

L’âge des filles au moment du mariage précoce, de même que l’âge médian pour tous les mariages, sont légèrement inférieurs dans les pays non dotés de lois constantes contre le mariage précoce (Tableau 4). Par exemple, en moyenne, 26% des femmes mariées à un âge précoce dans ces pays l’avaient été avant l’âge de 15 ans, par rapport à 23% dans les pays dotés de lois constantes. Parmi les femmes mariées à un âge précoce, la proportion de celles mariées avant l’âge de 15 ans est la plus élevée en Éthiopie (40%), au Sénégal (39%) et au Cameroun (36%). Les trois pays dans lesquels les plus grandes proportions de mariages précoces surviennent à l’âge d’admission du consentement parental sont le Burkina Faso (31%), le Cameroun (23%) et le Mozambique (26%).

Différences suivant les caractéristiques des femmes 

Dans l’ensemble, de grandes proportions de femmes présentaient des caractéristiques associées au mariage précoce (Tableau 5). Par exemple, elles vivaient, pour la majorité, en milieu rural (64%) et présentaient de faibles niveaux de scolarité (4% seulement avaient bénéficié de 13 ans ou plus d’instruction). Ces caractéristiques varient cependant largement d’un pays à l’autre. Ainsi, au Burkina Faso, près de deux tiers (64%) des femmes n’avaient jamais fréquenté l’école, par rapport à moins de 1% au Zimbabwe (non indiqué). 

En moyenne, sur l’ensemble des caractéristiques démographiques, les femmes vivant dans les pays non dotés de lois constantes contre le mariage précoce sont associées à une plus haute prévalence de ce mariage (33%) et de la maternité à l’adolescence (40%) que leurs homologues vivant dans les autres pays (22% et 24%, respectivement). L’écart est le plus grand parmi les femmes du quintile le plus pauvre, parmi celles des milieux ruraux et parmi celles les moins scolarisées. Par exemple, au niveau du quintile le plus pauvre, la prévalence du mariage précoce est de 17 points de pourcentage inférieure parmi les femmes vivant dans les pays dotés de lois fixant avec constance l’âge du mariage à 18 ans ou plus, par rapport à leurs homologues dans les pays non dotés de lois constantes contre le mariage précoce. Par contre, la différence n’est que de sept points de pourcentage en milieu urbain. Dans les deux groupes de pays, la chrétienté est associée à une moindre prévalence du mariage précoce, par rapport aux autres religions. Les principes des religions traditionnelles et de l’islam sont souvent invoqués pour justifier la pratique du mariage précoce en Afrique,10 de sorte que la proportion représentée par ces groupes religieux dans chaque pays peut influencer l’importance aussi bien que la persistance de la pratique. 

En moyenne, par rapport aux femmes mariées à l’âge adulte, celles mariées plus tôt étaient au moins quatre ans plus jeunes au moment de leur mariage, deux ans plus jeunes au moment de leur premier rapport sexuel et trois ans plus jeunes au moment de leur premier accouchement, que leur pays soit doté ou non de lois constantes contre le mariage précoce (Tableau 6). Sur l’ensemble des pays, la grande majorité des femmes mariées avant l’âge adulte (83%) étaient aussi devenues mères avant l’âge de 20 ans (non indiqué). Ce pourcentage est plus de cinq fois supérieur à celui observé parmi les femmes mariées à l’âge adulte (15%). 

Les modèles de régression avec groupement au niveau du ménage révèlent que les femmes des pays dont les lois sont constantes dans la fixation de l’âge minimum du mariage à 18 ans ou plus sont significativement moins susceptibles que celles des pays non dotés de lois constantes à cet égard de s’être mariées avant l’âge adulte (rapport de prévalence, 0,6; Tableau 7). La pauvreté, la résidence en milieu rural et certaines affiliations religieuses présentent une association positive avec le mariage précoce. Par exemple, après correction de l’effet des covariables, la prévalence du mariage précoce s’est avérée de 53% supérieure parmi les femmes du quintile le plus pauvre, par rapport à celles du quintile le plus riche (rapport de prévalence, 1,5), et de 19% supérieure parmi les femmes des milieux ruraux, par rapport aux milieux urbains (1,2). Le niveau de scolarité s’est révélé associé négativement au mariage précoce, dont la prévalence est de 59% inférieure parmi les femmes scolarisées au niveau secondaire (0,4). Enfin, la prévalence du mariage précoce est supérieure parmi les pratiquantes de l’islam, des religions traditionnelles ou sans religion, par rapport aux chrétiennes (1,2–1,3). 

Notre deuxième ensemble de modèles de régression révèle des associations significatives entre les législations constantes du mariage et la maternité à l’adolescence, de même qu’entre le mariage précoce et cette maternité (Tableau 8). Ainsi, dans les modèles corrigés, la prévalence de la maternité à l’adolescence est de 25% inférieure parmi les femmes vivant dans les pays dotés de lois constantes contre le mariage précoce, par rapport aux pays non dotés de telles lois (rapport de prévalence, 0,8); elle est en revanche significativement supérieure parmi les femmes mariées à un âge précoce (4,8). La pauvreté et la non appartenance à une religion sont associées positivement à la maternité à l’adolescence, tandis qu’un niveau de scolarité supérieur, la résidence en milieu rural et l’affiliation à l’islam ou à une religion traditionnelle présentent une association négative. 

DISCUSSION 

Il semblerait que les lois constantes contre le mariage précoce présentent une association négative avec la prévalence de sa pratique et de la maternité à l’adolescence. Après correction des effets de richesse du ménage, du niveau de scolarité, de la religion et du lieu de résidence rural ou urbain, la prévalence du mariage précoce est de 40% inférieure parmi les femmes des pays dotés de lois constantes qui fixent l’âge minimum du mariage des filles à 18 ans ou plus, par rapport à celles des autres pays, et la prévalence de la maternité à l’adolescence est de 25% inférieure. Nos résultats sont conformes à l’hypothèse selon laquelle les lois qui fixent de manière constante l’âge minimum du mariage à 18 ans ou plus peuvent offrir une protection contre l’exploitation des filles. 

La prévalence de la maternité à l’adolescence parmi les femmes mariées avant l’âge de 18 ans est près de cinq fois supérieure à celle observée parmi les femmes mariées à l’âge adulte. Ce résultat correspond à celui de plusieurs études révélant une association entre le mariage et la maternité précoces.12,13 La littérature démontre amplement que la maternité à l’adolescence, par rapport à l’âge adulte, est associée à de moins bons résultats obstétricaux, néonatals et infantiles, notamment l’insuffisance pondérale à la naissance et de plus hauts taux de fistule, de fausse couche, d’accouchement prématuré, de chétivité et de mortalité infantile et maternelle.15–20,22,24–26 Même si les niveaux de maternité à l’adolescence sont moindres parmi les femmes des pays dotés de législations constantes contre le mariage précoce, les pourcentages restent élevés dans les deux groupes de pays. Deux femmes sur cinq dans les pays sans lois constantes (40%) et un quart de celles des pays dotés de telles lois (24%) avaient été mères adolescentes et avaient donc couru de plus grands risques. 

Nos analyses corrigent les effets de plusieurs caractéristiques associées dans les études précédentes au mariage précoce et à la maternité à l’adolescence, comme le lieu de résidence, l’affiliation religieuse, la richesse du ménage et le niveau de scolarité. Les enquêtes EDS obtiennent une information relative au niveau de scolarité plutôt qu’à celui de scolarité au moment du mariage. Cette première variable peut introduire des questions de causalité inverse en ce que le rapport entre le mariage précoce et la scolarité est bidirectionnel: ce mariage limite les possibilités de scolarité, mais les filles déscolarisées sont peut-être aussi plus disponibles au mariage. Pour en tenir compte, nous avons utilisé une variable binaire de niveau de scolarité, ainsi que pour minimiser aussi les différences entre les systèmes d’éducation des pays. Plus spécifiquement, nous avons classifié le niveau de scolarité atteint comme primaire ou moins, ou secondaire ou mieux. Étant donné les proportions relativement faibles de femmes mariées avant l’âge de 14 ans, l’achèvement de l’enseignement primaire avait vraisemblablement précédé le mariage précoce dans la plupart des cas. 

Plusieurs autres mécanismes peuvent influencer le rapport entre le mariage précoce et la maternité à l’adolescence. Par rapport à leurs pairs qui se marient plus tard, les filles mariées précocement tendent à être moins scolarisées, moins informées sur la contraception et considérablement plus jeunes que leur mari. Ces facteurs, combinés à la pression souvent considérable de prouver leur fécondité peu après le mariage, mènent souvent à la dépendance psychologique et économique des filles mariées à un âge précoce par rapport à leur mari et à leur belle-famille. Leur aptitude à gérer ou négocier un certain degré d’autonomie concernant leur propre santé reproductive peut s’en trouver compromise.2,5 Autre variable potentiellement importante, la région ne fait cependant pas l’objet d’une correction particulière dans ce document descriptif. Les statistiques de niveau national masquent la variation régionale souvent importante de la pratique du mariage précoce: en Éthiopie, par exemple, elle concerne pour la majorité la région d’Amhara, dans le nord du pays.41 

L’importance statistique des résultats s’est révélée sensible à la manière dont nous avons traité le groupement. Pour Angeles et al., le groupement au plus haut niveau produit des estimations ponctuelles fiables et des erreurs standard de coefficient fiables aussi dans les modèles à deux niveaux ou plus.39 Nous avons observé des erreurs standard beaucoup plus importantes lors du groupement au niveau du pays plutôt que du ménage. Les variables de niveau individuel, telles que le mariage précoce et la religion, sont particulièrement sensibles au groupement au plus haut niveau. Aussi les effets de groupement et de pondération ont-ils peut-être influencé les résultats de nos modèles, en particulier si les nombreux types de ménage distincts dans chaque pays ont répondu différemment à leur environnement légal et religieux respectif. 

Plusieurs facteurs non observés peuvent influencer l’efficacité des lois dans les pays à l’étude. Les cadres juridiques et les politiques qui régissent les lois sur l’âge minimum du mariage diffèrent grandement en Afrique subsaharienne. Certains pays pénalisent le mariage précoce; d’autres interdisent ou invalident l’union si l’un des participants n’a pas atteint l’âge minimum prescrit; d’autres encore prescrivent simplement un âge minimum du mariage sans pénaliser ni interdire expressément le mariage précoce. Les sanctions varient aussi, de simples amendes à différentes peines d’emprisonnement ou les deux. Les lois doivent par ailleurs être communiquées aux communautés et adoptées par elles, en particulier dans les zones rurales isolées où le mariage précoce est plus répandu. Encore faut-il aussi qu’elles soient appliquées par les autorités locales: la corruption, les capacités limitées de contrôle et d’exécution, sans compter la résistance de la communauté ou des autorités locales mêmes peuvent saper l’efficacité de la loi. Aucune étude ne s’est, à notre connaissance, penchée sur la question de savoir si les filles, leurs parents ou leurs communautés ont conscience des lois sur l’âge minimum du mariage, ou sur la mesure dans laquelle ces lois sont mises en œuvre. 

Cette étude met en évidence certains des défis opposés à l’endiguement de la pratique du mariage précoce sur un continent où les systèmes juridiques pluralistes restent la norme. Par exemple, l’âge minimum du mariage avec consentement parental est inférieur à celui du consentement sexuel au Gabon et en Tanzanie. La situation est problématique, car un mariage valide est généralement consommé. Beaucoup de ces divergences juridiques résultent du fait que la législation du mariage en Afrique subsaharienne est régie non seulement par le droit écrit, mais aussi par des règles coutumières ou religieuses parfois contradictoires et contraires aux conventions internationales ou régionales sur les droits de la personne humaine. Qui plus est, beaucoup de pays d’Afrique subsaharienne admettent les exceptions aux législations relatives au mariage précoce. Presque tous les pays à l’étude — y compris l’Ouganda, où les lois qui fixent l’âge minimum du mariage à 18 ans sont pourtant constantes — admettent le mariage à un plus jeune âge sous approbation judiciaire ou « dans des circonstances exceptionnelles ». Il est difficile d’établir la fréquence de ces exceptions, étant donné la rareté générale des données relatives au mariage sur le continent. 

Nous avons du reste obtenu l’âge au premier mariage et au premier accouchement de données d’enquête autodéclarées et donc sujettes au biais. Par exemple, l’âge auquel le mariage précoce est le plus répandu (ou augmente de manière spectaculaire) coïncide avec l’âge minimum du mariage avec consentement parental dans les quatre pays suivants: Burkina Faso (17), Cameroun (15), Mozambique (16) et Zimbabwe (16). Il est difficile d’interpréter ce motif d’âge: même si les parents ont attendu l’âge du consentement parental pour marier leurs enfants, il est possible que les répondantes aient déclaré erronément leur âge au moment du mariage de manière biaisée vers l’âge légal. 

Ces limites rétrécissent certes l’objectif d’examen des associations entre la constance législative, les taux de mariage précoce et la maternité à l’adolescence. Cette étude transversale exploratoire repose de plus sur des données datées de 2010 à 2012, sans couvrir l’année où les lois sur l’âge minimum du mariage ont changé. Les résultats n’impliquent par conséquent pas de causalité et doivent être testés sur la base d’approches plus rigoureuses avec correction de la variation longitudinale, des tendances sociales changeantes et de la confusion au niveau du pays. Nos observations, si elles sont confirmées, n’en apportent pas moins deux perspectives importantes aux décideurs politiques. D’abord, l’association négative entre les lois qui fixent avec constance l’âge du mariage à 18 ans ou plus et les taux de mariage précoce laisse entendre que les législations constantes à l’encontre de ce type de mariage ont un impact sur la pratique. Ensuite, l’association négative entre ces lois et la maternité à l’adolescence donne à penser que les lois constantes à l’encontre du mariage précoce peuvent aussi impacter la maternité précoce. 

Il importe par ailleurs de noter que les lois constantes contre le mariage précoce peuvent être associées à de plus faibles taux de mariage précoce parmi les femmes qui, d’après la littérature, y sont le plus vulnérables (soit les femmes pauvres, faiblement instruites, vivant dans les zones rurales). Dans tous les sous-groupes démographiques, les femmes se sont révélées moins susceptibles de se marier avant l’âge de 18 ans dans les pays dotés de lois constantes contre le mariage précoce. L’écart, et donc l’effet protecteur potentiel, est cependant le plus grand dans le quintile le plus pauvre, dans les milieux ruraux et aux niveaux de scolarité les plus faibles. Ainsi, chez les femmes issues de milieux ruraux, la proportion de celles mariées précocement est de 17 points de pourcentage inférieure dans les pays dotés de lois constantes, alors que dans les milieux urbains, cette différence n’est que de sept points de pourcentage. 

Dans les études futures, des données transversales répétées et des méthodes d’analyse de politique causale pourront être utilisées pour examiner l’impact des lois régissant l’âge minimum du mariage sur la pratique du mariage précoce et sur différents résultats de santé reproductive. S’ils sont reproduits, nos résultats indiqueront que l’adoption de lois relevant l’âge minimum du mariage et l’harmonisation des différentes lois de façon à ce que l’âge légal du mariage et du consentement sexuel soit fixé de manière constante à 18 ans ou plus, constituent une étape cruciale à l’endiguement de la pratique néfaste du mariage précoce et peut-être aussi à l’amélioration des résultats de santé maternelle et infantile.