Dans le cadre du Programme d’action, de la Conférence internationale sur la population et le développement de 1994, les gouvernements nationaux se sont engagés à aborder les graves conséquences de l’avortement pratiqué dans de mauvaises conditions de sécurité en tant que problème de santé publique majeur. Le Programme d’action consacrait en outre le caractère essentiel de l’accès à des services et à un traitement de qualité pour les complications liées à l’avortement aux fins de lutter contre la mortalité et la morbidité maternelles évitables. Trente ans plus tard, les dernières estimations du Guttmacher Institute montrent toujours une forte prévalence des avortements non sécurisés dans les PRFI. Sur les 57 millions de grossesses qui se sont terminées par un avortement dans 128 PRFI en 2024, plus de la moitié ont été pratiqués dans des conditions non sécurisés, si bien que plusieurs millions de femmes* ont dû accéder à des soins après avortement en raison de complications découlant de procédures dangereuses.
Les personnes qui souhaitent mettre fin à leur grossesse pourraient recourir à des méthodes d’avortement non sécurisés si elles font face à des obstacles qui les empêchent d’accéder à des soins sûrs, légaux, opportuns, géographiquement accessibles, abordables, non discriminatoires, pratiqués dans le respect de la personne et exempts de stigmatisation. Les données montrent en outre que les femmes en situation marginalisée, comme celles qui vivent dans la pauvreté, dans des contextes de crise humanitaire, en situation de handicap ou en milieu rural, sont celles qui sont les plus à risque en cas d’avortement non sécurisé du fait du peu d’options à leur disposition si un traitement s’avère nécessaire face à des complications résultant d’un avortement non sécurisé. Ces obstacles sont souvent le résultat de choix politiques délibérés et de formes croisées de discrimination, qui touchent de manière disproportionnée les personnes issues de milieux modestes, et sont incompatibles avec les obligations des gouvernements en matière de droits humains.
Dans les contextes où le besoin de services d’avortement sécurisé n’est pas satisfait, les coûts associés à la fourniture de soins après avortement pour traiter des complications par ailleurs évitables peuvent imposer une charge énorme aux systèmes de santé. Dans les PRFI, lorsque les femmes ne sont pas en mesure d’accéder à des services d’avortement sécurisé, les systèmes de santé engagent des millions de dollars pour traiter les complications après avortement qui auraient pu être évitées si les femmes n’étaient pas privées de ces services. Dans ce contexte, investir pleinement dans les services d’avortement sécurisé permettrait de réduire ces coûts pour les systèmes de santé et de libérer des ressources qui pourraient être affectées à d’autres besoins.
Défendre le droit à l’accès aux services d’avortement sécurisé
Fondamentalement, garantir l’accès aux services d’avortement sécurisé représente une priorité en matière de santé publique et de droits humains. Les gouvernements ont la responsabilité de protéger les droits des femmes à la santé, à l’autonomie corporelle et à la dignité. Les services d’avortement sécurisé sont reconnus comme un service de santé essentiel, et aucune raison médicale ne justifie la pratique d’un avortement non sécurisé. Comme le stipulent clairement les Lignes directrices actuelles de l’OMS sur les soins liés à l’avortement (2025), l’autogestion de l’avortement peut être assurée en toute sécurité en dehors d’un établissement de santé à travers l’auto-administration de médicaments, à condition d’avoir accès à des informations précises, à des médicaments de qualité et à l’aide d’un professionnel de santé qualifié, si la personne concernée le souhaite ou si elle en a besoin.
Le Calculateur de l’avortement sécurisé considère que tous les services d’avortement sécurisé incluent l’accès à des informations précises, counseling et des services fournis dans le cadre du système de soins de santé établi. Bien que le Calculateur n’intègre pas actuellement l’autogestion de l’avortement médicamenteux dans ses estimations des services d’avortement sécurisé (du fait de l’absence d’un volume suffisant de données disponibles pour quantifier son utilisation au niveau de la population), il est essentiel que les personnes qui gèrent elles-mêmes un avortement aient accès à ces services si elles le souhaitent ou si elles en ont besoin.
La réalisation du droit à des services d’avortement sécurisé exige que l’avortement soit non seulement garanti par la loi, mais aussi que des politiques plus larges, et les systèmes de santé en place, créent un environnement propice permettant l’accès, dans la pratique, à des services d’avortement sécurisé de qualité pour toute personne qui en aurait besoin. Reconnaissant les corrélations essentielles qui existent entre avortement sécurisé, justice sociale et égalité de genre, les défenseurs de SDSR ont déployé des efforts colossaux pour inscrire les services d’avortement sécurisé dans des cadres politiques internationaux, régionaux et nationaux plus larges, axés sur la santé, les droits humains et le développement durable†. Le Calculateur de l’avortement sécurisé peut offrir un soutien aux acteurs qui luttent pour assurer l’accès universel à l’avortement sécurisé, y compris les organisations de la société civile, les mouvements féministes, les acteurs du plaidoyer en faveur de la santé et les responsables politiques alliés.
Un outil pour les acteurs du plaidoyer : mise en pratique du Calculateur de l’avortement sécurisé
Pour que l’accès aux services d’avortement sécurisé devienne une réalité pour toutes les personnes qui en ont besoin, il est essentiel de continuer à compiler tout un ensemble d’outils mondiaux de plaidoyer en faveur de l’avortement sécurisé, qui réponde aux publics clés, y compris les décideurs financiers et celles et ceux qui sont en charge des budgets. Dès lors que le Calculateur de l’avortement sécurisé démontre que l’intégration des services d’avortement sécurisé dans les systèmes de santé publique favorise une réduction considérable des complications ainsi qu’une atténuation de la pression sur les ressources, les acteurs du plaidoyer et les responsables politiques peuvent s’appuyer sur les données produites par cet outil pour soutenir leur argumentaire en faveur de l’investissement dans les services d’avortement sécurisé.
Les 117 pays inclus dans le Calculateur de l’avortement sécurisé représentent un large éventail de contextes juridiques, sociaux et politiques pour l’accès à l’avortement et la prestation des services connexes, allant du moins restrictif au plus restrictif. Le Calculateur peut être utilisé pour soutenir différents efforts de plaidoyer visant à intégrer ou à élargir l’accès aux services d’avortement sécurisé, y compris :
- Signaler aux parties prenantes au sein des ministères des Finances ainsi qu’aux décideurs en charge des budgets que les coupes dans le financement de SDSR et l’insuffisance des investissements dans les services d’avortement sécurisé entraînent des coûts financiers plus élevés pour les systèmes de santé nationaux, en plus des coûts dévastateurs pour les femmes, leur famille et les communautés au sens large.
- Plaider en faveur de l’intégration des services d’avortement sécurisé dans les plans de couverture sanitaire universelle.
- Renforcer la prestation de services d’avortement sécurisé dans les contextes de crise humanitaire et reconnaître les services d’avortement sécurisé comme un élément essentiel des mesures d’aide humanitaire, absolument indispensable aux fins de réduire la mortalité maternelle.
- Appuyer la communication au sujet des avantages financiers à tirer des projets de loi et des politiques visant à étendre les services d’avortement sécurisé.
- Faire valoir la responsabilité du gouvernement en soulignant les coûts induits en l’absence d’un accès généralisé aux services d’avortement sécurisé, dans les contextes où une base juridique a été établie en faveur de l’avortement, mais où des obstacles subsistent en matière d’accès.
Étendre les services d’avortement sécurisé dans un contexte de pénurie de ressources
La restriction de l’accès aux services d’avortement sécurisé a des conséquences graves, mais évitables, qui mettent en péril la santé des personnes, augmentent le nombre de décès maternels et nuisent aux communautés. La prestation de services d’avortement sécurisé est vitale pour la santé et le bien-être des populations, mais les investissements en faveur des services d’avortement sécurisé se heurtent à des menaces aiguës et plus graves de coupes dans un contexte de réduction du financement de la santé à l’échelle mondiale et de mesures d’austérité. Depuis longtemps, des interventions essentielles en matière de SDSR, telles que les services d’avortement sécurisé, sont hélas négligées par les politiques traditionnelles dans les domaines de la santé et du développement. Dans un contexte de grave insuffisance du financement de la santé mondiale mettant en péril les budgets nationaux et alors que des pressions de plus en plus fortes pèsent sur les gouvernements en vue de privilégier certaines interventions sanitaires par rapport à d’autres, les progrès réalisés jusqu’à aujourd’hui pourraient bien être effacés, voire perdus.
Ces défis ne sont pas nouveaux pour les mouvements mondiaux en faveur des femmes et de SDSR, pour qui les preuves sont sans appel : il est nettement moins coûteux de dispenser des services d’avortement sécurisé que de traiter les complications d’avortements non sécurisés. Et pourtant, les coupes budgétaires récemment opérées à l’échelle mondiale ont relancé les appels en faveur d’approches « pragmatiques » du financement du développement et de la hiérarchisation des priorités budgétaires, allant de la priorisation de l’aide sur la base d’intérêts économiques ou stratégiques à l’instrumentalisation totale de l’aide étrangère pour conduire un programme qui restreint explicitement les services de santé, l’autonomie corporelle et l’équité pour toutes et tous. Dans le contexte actuel de repli de la solidarité mondiale, le Calculateur de l’avortement sécurisé met à la disposition des acteurs du plaidoyer et des décideurs politiques des données relatives aux avantages de cette pratique en termes de coûts et de santé afin de démontrer que seule une approche centrée sur les droits reproductifs et l’autonomie corporelle peut être considérée comme une approche pragmatique du financement mondial de la santé et du développement.
Footnotes
*Le terme « femmes » est utilisé lorsqu’il est fait référence à des études ou à des conclusions particulières, dès lors que les sources des données (comme les enquêtes auprès des ménages représentatives au niveau national) ne fournissent pas nécessairement d’informations autres que le genre des personnes interrogées ou peuvent recueillir des informations concernant uniquement les femmes. La population de personnes pouvant tomber enceintes et avorter comprend également des hommes transgenres et des personnes non binaires.
†Voir, par exemple, la Déclaration et le programme d’action de Beijing (1995), le Protocole de Maputo (2003) et le Consensus de Montevideo sur la population et le développement (2013).